Arts plastiques

Le confinement par Catherine Kohler

Artiste : Catherine KOHLER

Photographe mulhousienne multicartes, photojournaliste, auteur photographe, j’œuvre depuis vingt ans dans le domaine de  la photographie d’actualité, de communication, de tourisme, d’art, d’architecture, de paysage, de rue… autant de domaines dans lesquels je m’épanouis.

Fin février, la plus grande crise sanitaire mondiale nous a touchés nous, chez nous, à Mulhouse. La question ne se pose pas quant au devoir d’informer et d’immortaliser cette page de l’histoire. Ça coule de source, j’y vais !

Lorsqu’on a la chance de travailler dans le monde de l’information, c’est viscéral, et on ressent comme une nécessité de partager avec le public ce qu’il se passe, dans leur propre ville, alors qu’eux sont confinés. Nous sommes leurs yeux et leurs oreilles en cette période difficile. Coupés de tout, nous sommes leur seul lien avec l’extérieur.

Mais dans mon cas, en tant qu’ indépendante, dans ce type de situation, tu te retrouves bien seule !

Seule livrée à moi-même, seule à prendre les décisions et seule plus que jamais pour trouver les infos.  Pas de rédaction qui t’assure, pas de rédacteur qui t’oriente, à toi de juger ce qu’il est bon de photographier ou non.

Alors c’est parti !!!

Je n’ai aucune directive, c’est à moi d’établir mon planning et de mesurer les risques. Parce qu’évidemment en tant qu’auteur photographe, s’il m’arrive quoi que ce soit, c’est pour ma poire.

Au départ ça me paraît si surréaliste. Ce sont des choses qui se passent ailleurs, mais ici, chez soi, c’est irréel. Les premiers jours je n’y crois pas. Et la seule chose qui me ramène à la réalité, se sont mes confrères journalistes. On se croise dans cette ville morte, on vit la même chose, ça rend l’évènement bien réel.

Il faut savoir que la presse d’aujourd’hui, surfe sur la tendance du sensationnalisme. Ces chaines d’information en continu qui cherchent à maintenir en haleine leur public. Les premiers coups de fil, on me commande de l’image choc, de l’image qui affolera les ventes. J’erre dans les rues mulhousiennes et je ne trouve rien de scandaleux, rien qui fera fureur. On me demande de mettre en scène. Pour ma part, c’est hors de question.

Voici ce que j’ai vu et ce que je voulais partager avec tous. Des moments difficiles comme des beaux moments. Une chronologie des faits en 10 photographies (qui pourrait être l’ébauche d’un scénario pour un film à suspense !)

Galerie photos

Légende des photos

Catherine KohlerTout a commencé le18 février 2020 : une visite présidentielle. Emmanuel Macron vient à Mulhouse dans le quartier de Bourtzwiller. A deux pas de là, à 100 mètres de l’endroit où a été prise cette photo, se tient un rassemblement de jeûne et de prières à l’église évangélique La Porte ouverte.
Ce rassemblement de plusieurs centaines de personnes s’avèrera être l’un des deux principaux « cluster » de la maladie en France. Ainsi que l’on détaillé depuis deux reportages réalisés par Le Monde et France Info, le virus se propage et se partage à partir de ce moment dans la France entière, en Corse, en Guyane…
Un ennemi invisible arrive, s’installe chez nous, à Mulhouse, à ce moment précis, et personne ne peut se douter de ce qui est en train d’arriver.
Catherine KohlerLe vendredi 6 mars, l’interdiction des rassemblements de plus de 50 personnes et la fermeture des écoles est annoncée. Les rassemblements culturels, sportifs, cultuels, associatifs, et politiques sont interdits. Des lieux ferment tel que les bibliothèques, la Filature, les piscines, le parc des expositions, la patinoire …etc Les entreprises et les transports en commun continuent à fonctionner normalement.
Une cellule de crise est installée à Mulhouse. Le ton est grave, les gens sont inquiets, on sent une gravité dans cette salle de presse pleine à craquer.
Catherine KohlerAberration pour tous ici en Alsace, le maintien du premier tour des élections municipales. 10 jours après l’annonce officielle faite par la maire de Mulhouse que la ville est un foyer de contamination important, la crainte règne dans les bureaux de votes, dans les rues de la ville, sur les trottoirs, lorsqu’on croise quelqu’un, on se demande s’il est porteur ou non du Covid-19. Toutes les mesures de prévention et d’hygiène sont mise en place : gel hydro alcoolique et désinfection de la machine a voter après chaque passage. Une fois les résultats proclamés, on apprend qu’il n’y aura pas de second tour tout de suite. Et 48h après le Président de la république annonce à la télévision le confinement pour tous les français.
Catherine KohlerL’heure est grave : à l’hôpital Emile-Muller de Mulhouse, ils sont totalement débordés. Les appels au centre 15 explosent. Le nombre de patients ne cesse de croitre. C’est apocalyptique. L’armée est appelée en renfort. Pour la première fois en France, l’armée installe en 3 jours un EMR (Elément militaire de réanimation), un hôpital de campagne, sur le parking devant le service des urgences et de l’héliport. Il pourra accueillir jusqu’à 30 patients dans le cadre de la pandémie du coronavirus afin de désengorger le service de réanimation.
Catherine KohlerPremier jour du printemps. Habituellement, je photographie les premiers bourgeons, les premières fleurs qui pointent le bout de leur nez. Pas question de changer les bonnes vieilles habitudes. Mais ce premier jour du printemps 2020 a une saveur particulière. Un calme et un silence planent sur la ville, pas un chat dans les rues, on n’entend que le va-et-vient incessant des hélicoptères qui transportent les malades. Une course contre la montre afin d’essayer de sauver le plus de vies possibles est enclenchée. C’est un peu comme si toute la ville retenait son souffle.
Catherine KohlerLes hélicoptères ne suffiront pas. Il faut aller plus vite. Mise en place d’un Airbus A330 Phénix qui atterrira à l’aéroport de Bâle-Mulhouse et emmènera des patients mulhousiens dans des régions de France moins touchées par la pandémie. Pas moyen d’approcher de la piste d’atterrissage, des policiers veillent un peu partout autour de l’aéroport. Malgré tout on trouve dans un champ de Blotzheim un point de vue, afin de photographier le décollage de l’impressionnant engin.
Catherine KohlerLors de ce type de reportage, vous n’avez plus aucune notion du temps. Une impressionnante logistique est en train de se planifier, un rendez-vous est fixé à 3h du matin. Qui plus est un dimanche où on change justement d’heure, le challenge va être de ne pas se louper ! Le mieux est de faire une nuit blanche pour être sure. Votre vie est rythmée principalement par les coups de fil afin d’obtenir des accès pour photographier. Ce matin, ça sera le transfert d’une douzaine de patients en train. Le nombre de bénévoles présents est vertigineux. Une magnifique chaine de solidarité se met en place. Malgré la gravité de la situation, l’image est belle.
Catherine KohlerChaque soir, l’unité des mulhousiens se fait entendre !
Aux fenêtres, de nombreuses initiatives fleurissent : des banderoles avec des messages d’encouragements, des musiciens qui rendent hommage au travail extraordinaire du personnel soignant ou de simple badauds qui applaudissent à 20h à leurs fenêtres ou balcons afin de rompre la solitude un court instant dans la journée.
Catherine KohlerA un moment donné se pose la question de l’imagerie mortuaire. Où est la limite ? Où s’arrêter ? L’idée de respecter les défunts mais en même temps, pourquoi est-ce que ce type d’image est si tabou ?
Malgré tout c’est une réalité et l’image de ces nombreux cercueils qu’on réceptionne, qu’on empile, qu’on essaie de caser un peu partout, avant de pouvoir les traiter, est bien réelle pour les agents chargés de l’inhumation ou de la crémation.
Le planning est rempli jusqu’à fin avril…
En ces temps de pandémie, la famille ne peut pas assister à la cérémonie, le mementorium est fermé au public, réquisitionné pour stocker les cercueils. Un virus qui hante, même une fois la personne décédée. Malgré la peur, les agents font les derniers gestes.